
La couleur argentique sur pellicule a une densité que le numérique ne reproduit pas. Des teintes sourdes, profondes, presque étouffées — c’est ce que j’ai toujours cherché dans mes photos couleur argentique, bien avant de me consacrer au noir et blanc.
Miguel Rio Branco — la couleur comme tension dramatique
Je ne suis pas fan des couleurs pastels et des images très claires. J’ai toujours préféré les couleurs sourdes de Miguel Rio Branco.
Miguel Rio Branco est célèbre pour son travail sur la couleur — mais pas une couleur éclatante ou décorative. Ses couleurs sont atténuées, sombres, profondes, presque étouffées. Elles densifient l’atmosphère et créent une tension dramatique. Elles viennent aussi de son usage de la lumière : contrastes forts, zones d’ombre épaisses, éclairages hérités de la peinture et du cinéma. Ce n’est pas un affaiblissement de la couleur, c’est une intensification émotionnelle. Le spectateur est plongé dans quelque chose de dense, de charnel — parfaitement cohérent avec l’exploration des marges et des corps qui traverse toute son œuvre. C’est cette tension-là que j’ai longtemps essayé de retrouver dans mes propres photos couleur, avec des moyens bien plus modestes.
Pourquoi j’ai abandonné la couleur argentique — et pourquoi c’était une erreur
Je n’aurais jamais dû abandonner la couleur. Le choix s’est imposé à une époque où le prix des films couleur devenait excessif. J’ai alors décidé de scinder mon travail en deux : la couleur en numérique, le noir et blanc en argentique. C’était logique, simple, économique. En reportage, gérer plusieurs types de films — 100, 400 et 800 ISO, en 35mm et en 120 — n’était pas toujours efficace. Le noir et blanc est devenu ma signature argentique, et je m’étais construit une identité cohérente : le numérique pour le documentaire, l’argentique pour la démarche artistique.
Pourtant, j’adore les couleurs du film argentique, bien plus que celles de mes reflex numériques. Sur un projet artistique défini à l’avance, le choix du film devient une décision créative à part entière — en fonction de la lumière naturelle, du flash, de l’atmosphère recherchée. Rien de tout cela n’est possible avec des filtres ou des presets Lightroom. J’ai longtemps voulu croire qu’on pouvait s’approcher de l’argentique par la retouche. Ce n’est pas vrai. On perd un temps infini à chercher une formule qui n’est jamais tout à fait juste, qu’il faut souvent réinventer d’une image à l’autre. Avec un film couleur ou noir et blanc, tout est déjà là, sur la pellicule.
Si j’avais persévéré en couleur argentique, avec cette palette sourde que je cherchais, je me demande si le numérique aurait encore eu sa place dans mon travail — et si ma photographie ne serait pas allée vers quelque chose de plus artistique, moins documentaire que ce que je fais aujourd’hui avec mes hybrides Canon.
Aujourd’hui, quelques films couleur argentique résistent encore sur le marché. La Kodak Portra 400 reste une référence absolue pour le portrait — ses teintes chair sont incomparables. La Fuji Pro 400H a disparu, laissant un vide. La Kodak Ultramax 400, moins noble, garde un charme particulier dans la rue. Et la Kodak Gold 200 — une pellicule grand public — produit parfois des couleurs d’une chaleur inattendue. Ce sont ces accidents heureux, impossibles à programmer, qui font de la couleur argentique une pratique à part entière.

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