
J’ai longtemps photographié en couleur avec de la pellicule.
Bien avant de me consacrer principalement au noir et blanc, la couleur argentique occupait une place importante dans ma photographie. Et même si je l’ai progressivement abandonnée pour des raisons très concrètes, je continue à aimer profondément ce qu’elle produit.
Pas toutes les couleurs argentiques.
Pas les images qui cherchent à être éclatantes, lumineuses ou immédiatement séduisantes.
Celles qui m’attirent sont souvent beaucoup plus retenues : des couleurs denses, sourdes, parfois sombres, qui semblent absorber une partie de la lumière plutôt que de la renvoyer.
C’est cette couleur-là que j’ai toujours aimée.

Une couleur qui ne cherche pas à attirer l’attention
Je me suis rarement reconnu dans les palettes très pastel ou dans les images où chaque couleur semble vouloir attirer le regard.
Je préfère les rouges profonds, les verts assombris, les jaunes qui tirent vers l’ocre, les bleus un peu éteints. Des couleurs présentes, mais qui ne cherchent pas à devenir le sujet de la photographie.
C’est probablement pour cela que certaines de mes anciennes photographies couleur me parlent encore aujourd’hui.
Elles ont quelque chose de plus dense que de simplement « joli ».
La couleur participe à l’atmosphère. Elle donne du poids à une ombre, accentue une matière, rapproche ou éloigne un personnage. Elle peut rendre une scène plus silencieuse, plus étrange ou simplement plus présente.
C’est cette dimension qui m’intéresse.

Miguel Rio Branco et cette couleur qui devient une émotion
Parmi les photographes qui m’ont le plus marqué dans ce domaine, Miguel Rio Branco occupe une place particulière.
J’aime dans son travail cette façon de faire de la couleur autre chose qu’un élément décoratif. Ses images peuvent être très colorées, mais elles ne donnent jamais l’impression de chercher l’éclat pour lui-même.
Les rouges peuvent être profonds, les jaunes presque terreux, les verts sombres. Les ombres prennent de l’importance et la lumière semble parfois venir modeler les couleurs comme dans une peinture.
La couleur contribue alors directement à ce que l’on ressent devant l’image.
C’est cela qui m’intéresse chez lui : cette capacité à créer une atmosphère avec la couleur elle-même.
Je ne cherche évidemment pas à reproduire son travail. Mais certaines photographies que j’ai faites en couleur, il y a longtemps, me semblent aujourd’hui appartenir à une même famille de sensations : une lumière particulière, des couleurs peu démonstratives, une certaine tension dans l’image.
Avec beaucoup moins de moyens, bien sûr, mais avec le même plaisir à chercher autre chose qu’une couleur simplement agréable.

J’ai longtemps laissé tomber la couleur argentique
Avant de devenir photographe de mariage professionnel, il y a une dizaine d’années, je voulais conserver l’argentique comme partie intégrante de mon travail.
Couleur et noir et blanc.
À cette époque, je voulais même me passer complètement du numérique. Je pensais pouvoir me démarquer en continuant à photographier sur pellicule alors que le numérique devenait la norme.
Puis la réalité économique a fini par rattraper mes intentions.
Le prix des films couleur a commencé à augmenter fortement. En reportage, travailler avec plusieurs sensibilités, prévoir les changements de pellicule et accepter le coût du développement devenaient de moins en moins simples.
J’ai donc fait un choix pragmatique.
Le numérique pour le reportage et la couleur.
L’argentique pour le noir et blanc et les projets plus personnels.
Avec le recul, je ne dirais pas que c’était forcément une erreur. C’était simplement le choix qui me semblait possible à ce moment-là.
Mais j’ai parfois regretté d’avoir laissé la couleur argentique derrière moi.
Parce que je l’aimais vraiment.

La couleur argentique comme souvenir
Dans ma propre pratique, la couleur a aussi toujours été liée à quelque chose de très concret : le souvenir.
Une photographie couleur conserve la lumière d’un lieu, la teinte d’un vêtement, celle d’un mur, d’une voiture, d’un ciel ou d’un intérieur.
Elle conserve une part de ce que le monde avait réellement sous les yeux au moment où la photographie a été faite.
Le noir et blanc me procure autre chose.
Il éloigne un peu le réel pour laisser davantage de place aux formes, aux gestes, à la lumière, aux relations entre les personnages.
C’est probablement pour cela que le noir et blanc est devenu progressivement mon langage photographique le plus personnel.
Je ne dirais pas pour autant que la couleur est moins artistique.
C’est simplement ainsi que je la ressens dans mon propre parcours : la couleur garde quelque chose du souvenir ; le noir et blanc me permet plus facilement de construire une image.

Ce qui me manque dans la couleur argentique
Ce qui me plaît dans la pellicule couleur, c’est aussi ce qui échappe au contrôle.
La photographie commence avant même de déclencher : il faut choisir une pellicule, tenir compte de sa sensibilité, de la lumière, du contraste, de l’heure, parfois accepter de travailler avec des conditions qui ne sont pas idéales.
Ensuite, une partie de l’image vous échappe.
Le résultat n’est jamais totalement prévisible.
Et c’est justement ce qui peut être intéressant.
Une dominante, une peau qui réagit différemment de ce que l’on imaginait, une couleur plus profonde, une ombre plus présente : certaines de ces petites surprises peuvent transformer une photographie.
Ce n’est pas de la magie.
C’est simplement une autre manière de travailler.
Et c’est ce que je regrette parfois d’avoir perdu lorsque j’ai remplacé la pellicule couleur par le numérique.

Aujourd’hui, je ne suis pas fermé à la couleur
Le noir et blanc reste aujourd’hui au cœur de mon travail argentique.
C’est celui dans lequel je me reconnais le plus et celui que j’ai choisi de développer comme langage photographique.
Mais cela ne signifie pas que j’ai cessé d’aimer la couleur.
Lorsque l’occasion se présente, j’aime toujours photographier en couleur argentique.
Et lorsqu’un projet demande quelques images couleur en complément du noir et blanc, je ne vois aucune raison de m’en priver.
Je n’ai pas besoin de choisir définitivement entre les deux.
La couleur et le noir et blanc ne racontent simplement pas la même chose.

Je ne cherche pas une « couleur argentique »
Ce qui m’intéresse finalement n’est peut-être même pas l’argentique en lui-même.
Ce qui m’intéresse, c’est une certaine manière de photographier.
Une lumière.
Une densité.
Des couleurs qui ne crient pas.
Des ombres qui ont leur place dans l’image.
Des matières qui restent visibles.
Une photographie qui ne cherche pas à tout montrer immédiatement.
L’argentique peut y contribuer.
Le noir et blanc aussi.
Mais ce sont les choix du photographe qui donnent réellement son caractère à une image.
C’est probablement pour cela que, malgré toutes ces années passées à photographier sur pellicule, je préfère aujourd’hui parler moins de technique et davantage de regard.
La pellicule n’est pas le style.
Elle est l’un des moyens de construire une image.
Et parmi toutes les images couleur que j’ai faites au fil des années, celles qui me restent le plus souvent en mémoire sont justement celles où les couleurs se sont faites discrètes : denses, sourdes, parfois presque sombres.
C’est cette couleur-là que j’aime toujours.

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