Le grain, ce fameux « défaut » de l’argentique

Photographie noir et blanc argentique au grain visible

Il y a des photographies que l’on regarde et dont on remarque immédiatement le grain. Parfois il est presque invisible, parfois il apparaît franchement dans les ombres, les aplats ou les zones où la lumière manque. Il peut être très fin ou devenir une véritable matière dans l’image.

Le grain fait partie de ces caractéristiques de la photographie argentique que l’on a longtemps cherché à réduire. En photographie numérique, on parle plutôt de bruit et les progrès des appareils permettent aujourd’hui de photographier dans des conditions de lumière très faibles tout en conservant des images extrêmement propres.

Je comprends parfaitement que l’on puisse rechercher cette propreté. Dans certaines photographies, la précision et le détail sont essentiels. Mais dans mes images, le grain ne me gêne pas. Il peut même faire partie de ce qui m’intéresse.

Grande roue à Lille un soir de Noël, photographiée en noir et blanc sur Ilford Delta 3200

Pourquoi certains photographes veulent le supprimer ?

Une image sans grain peut donner une impression de netteté, de précision et de propreté que l’on recherche tout naturellement en photographie. Il suffit de comparer une photographie prise à basse sensibilité avec une autre réalisée dans des conditions beaucoup plus difficiles pour comprendre ce que le grain change dans notre perception.

En argentique comme en numérique, la sensibilité utilisée, la lumière disponible et la manière de photographier ont une influence directe sur le rendu final. Le grain n’est donc pas seulement une question esthétique : il est aussi une conséquence de la façon dont l’image a été réalisée.

Dans certaines situations, il devient même incontournable. Photographier la nuit à main levée, travailler dans un intérieur sombre sans trépied ou vouloir conserver une vitesse suffisante pour éviter le flou oblige à faire des choix. Et ces choix ont des conséquences sur l’image.

Photographie noir et blanc argentique au grain marqué

J’aime la matière que donne le grain à une image

C’est probablement l’une des choses que j’aime le plus dans l’argentique. Une photographie peut avoir un grain très fin et me plaire pour sa discrétion, tandis qu’une autre, beaucoup plus marquée, peut produire une sensation complètement différente. Ce qui m’intéresse n’est pas tellement la quantité de grain, mais la matière qu’il apporte à l’image.

Je pourrais presque le comparer aux aspérités d’une peinture. On ne regarde pas seulement ce qui est représenté : on perçoit aussi la surface, les traces, les irrégularités qui participent à sa présence.

En photographie, le grain peut jouer un rôle assez proche. Il ne raconte pas forcément quelque chose à lui seul, mais il modifie la façon dont on reçoit l’image. Il peut rendre une surface moins lisse, donner de la présence aux ombres et créer une texture qui n’existerait pas dans une photographie parfaitement propre.

Je crois que c’est pour cela que certaines photographies argentiques me donnent la sensation d’être plus présentes. Il y a le sujet, bien sûr, mais aussi la matière de l’image elle-même.

Et cette matière peut être très différente d’une photographie à l’autre.

Intérieur d'un estaminet flamand photographié en noir et blanc sur Kodak Tri-X à 1600 ISO

Quand le grain s’impose

Le grain est aussi parfois simplement la conséquence des conditions dans lesquelles je photographie.

Lorsque la lumière baisse, il faut bien trouver un moyen de continuer à photographier. Dans une rue la nuit ou dans un intérieur sombre, je peux utiliser une pellicule très sensible et travailler à main levée plutôt que d’installer un trépied.

Avec mon Rolleiflex, je peux par exemple charger de la Delta 3200 et l’exposer à 1600, 3200 ou 6400 ISO selon les conditions. Je peux alors continuer à photographier à la volée, sans flash, sans trépied, en acceptant que cette sensibilité élevée laisse sa marque sur l’image.

Je souris parfois en voyant des photographes installer leur trépied dans une rue pour pouvoir conserver une sensibilité basse et obtenir une image parfaitement propre. C’est une façon parfaitement légitime de travailler, mais ce n’est pas la mienne. Je préfère parfois sortir avec le Rolleiflex chargé en Delta 3200 et photographier dans les conditions réelles de la scène, quitte à accepter le grain, le mouvement et les petites incertitudes qui vont avec.

Photo de nuit à main levée - grain et flou de bouger - argentique noir et blanc 1600 ISO

Dans ce cas, le grain n’est pas un effet que j’aurais ajouté après coup. Il est la conséquence directe du choix que j’ai fait au moment de photographier : utiliser une pellicule sensible pour pouvoir travailler dans une lumière faible et conserver la liberté de photographier à main levée.

Il peut alors modifier profondément la photographie. Une peau devient moins lisse, les ombres se chargent de matière et certains détails disparaissent. Le grain peut même atténuer la netteté très tranchante de certains objectifs et donner à l’image une présence différente.

Deux photographies d’un même sujet peuvent ainsi produire des sensations très différentes. L’une donnera une impression de précision, l’autre davantage de matière et d’atmosphère.

Musée de la vie rurale ancienne pharmacie - pellicule lford HP5 à1600 ISO

Quand une photographie « ratée » devient intéressante

Il m’arrive aussi de conserver des photographies que je pourrais facilement considérer comme ratées. Une image un peu trop sombre, un mouvement qui manque de netteté, un cadrage imparfait, beaucoup de grain… Si je m’en tiens aux critères habituels de la photographie, il n’y a parfois pas grand-chose à sauver.

Et pourtant, certaines de ces images me parlent davantage que des photographies techniquement beaucoup plus propres.

Le grain peut alors brouiller les pistes. Il masque certains détails, en laisse apparaître d’autres et oblige à regarder la photographie autrement. On ne cherche plus forcément à identifier chaque élément avec précision : on reçoit davantage une impression, une lumière, une atmosphère.

Ce qui aurait pu être considéré comme un défaut devient alors une partie de ce qui fait l’intérêt de l’image.

Portrait noir et blanc argentique avec un grain visible, Wambrechies

Le grain n’est pas là pour faire « vintage »

Le grain est devenu une sorte de raccourci visuel pour évoquer l’argentique. On ajoute du grain à une photographie numérique, quelques couleurs délavées et un peu de contraste, et l’image prend immédiatement un air ancien.

Pour moi, l’argentique ne se résume pourtant pas à cela. Il y a la manière dont la pellicule reçoit la lumière, les contrastes, les noirs, les transitions, les imperfections et toutes ces petites différences qui font que le résultat n’est jamais complètement prévisible.

Le grain fait partie de cet ensemble. Il n’a pas besoin d’être spectaculaire et il n’a surtout pas besoin de donner à une photographie un air ancien. Une photographie faite aujourd’hui peut être très granuleuse sans avoir quoi que ce soit de nostalgique.

C’est simplement une photographie contemporaine réalisée avec un film.

Photographie de nuit en noir et blanc argentique avec un grain marqué

Quand le grain devient un choix

Il arrive aussi que le grain ne soit plus seulement une conséquence technique, mais devienne un choix photographique.

En poussant une pellicule, en utilisant une sensibilité élevée ou simplement en choisissant une émulsion connue pour sa matière, on peut décider d’aller beaucoup plus loin. Le grain devient alors une composante du langage de l’image.

Les détails peuvent s’effacer, les contours devenir moins évidents et les ombres se remplir de matière. La photographie devient parfois moins descriptive et davantage évocatrice.

C’est une approche qui peut me rapprocher de certaines images pictorialistes : la photographie n’est plus seulement là pour montrer précisément le réel, elle peut aussi chercher à produire une sensation, une atmosphère ou une impression.

Photographie pictorialiste en noir et blanc avec un grain très marqué

Dans ce cas, le grain n’est plus quelque chose qu’il faudrait accepter parce que les conditions de prise de vue l’ont imposé. Il participe pleinement à la manière dont je veux que l’image soit regardée.

Il devient une matière parmi d’autres.

Photographie noir et blanc argentique à très forte sensibilité, avec un grain marqué

Tout le monde n’aime pas le grain, et c’est très bien

Je sais que cette manière de photographier ne plaira pas à tout le monde. Certains préféreront une image parfaitement lisse, précise et détaillée. D’autres seront sensibles à cette matière, à cette petite rugosité qui rappelle que la photographie a été produite sur une surface réelle, avec ses propres caractéristiques.

Pour ma part, je continue à aimer ces images dans lesquelles le grain est visible, qu’il soit à peine perceptible ou qu’il prenne une place beaucoup plus importante. Parfois il est imposé par la lumière, parfois je l’accepte comme une conséquence de ma manière de photographier et parfois je choisis même de l’accentuer.

Dans tous les cas, il participe à la façon dont je regarde mes photographies. Il leur donne une matière, une présence et parfois même une part d’incertitude que je ne cherche pas à faire disparaître.

C’est aussi pour cela que j’aime photographier sur film.

Le grain n’est donc pas seulement une caractéristique technique de la pellicule. Il participe à la manière dont une photographie se regarde et se ressent. C’est aussi ce que je recherche dans mes portraits argentiques en noir et blanc.

Photographe argentique au Rolleiflex — Portraits sur pellicule. Lille, Paris, Belgique.


Studio Argentique

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