
Il y a des jours où la tête bourdonne trop fort. Des jours où les pensées s’empilent comme des nuages lourds, où l’air semble manquer même quand on ouvre grand les fenêtres. Alors je pars. Sans prévenir personne, sans objectif précis, sans plan. Je prends la route comme on prend une respiration profonde.
La ville disparaît vite derrière moi. Les façades se dissolvent, les trottoirs s’effacent, et les premiers champs apparaissent comme une promesse. Je sens déjà quelque chose se relâcher dans le corps — une tension qui se dénoue sans que je m’en rende compte. La campagne n’a rien de spectaculaire, mais elle a cette manière de vous accueillir sans poser de questions.
Je m’arrête au hasard, toujours. Un chemin de terre, une haie qui s’ouvre, une ferme isolée. Le silence n’est jamais total ici : il y a le vent, les oiseaux, un tracteur lointain, un chien qui aboie derrière une barrière. Mais c’est un silence qui laisse de la place. Un silence qui ne demande rien.
Je marche un peu, juste pour sentir le sol. La terre humide, les herbes hautes qui frottent contre les jambes, l’odeur des feuilles écrasées. Je ne cherche rien. Je laisse venir. C’est dans ces moments-là que l’esprit commence à se vider — non pas d’un coup, mais comme une eau trouble qui décante lentement.

L’argentique comme thérapie
Il y a quelque chose de presque médicinal dans le fait de sortir avec un appareil argentique.
Pas de rafale. Pas d’écran pour vérifier immédiatement. Pas de possibilité de corriger après coup. Juste vous, la lumière, et une pellicule qui n’attend pas.
L’argentique impose une lenteur que le monde actuel ne sait plus tolérer. Et c’est précisément cette lenteur qui soigne quelque chose. On ralentit le corps pour ralentir la tête. On observe vraiment avant de décider. On porte le viseur à l’œil — et là, une question simple mais fondamentale se pose : est-ce que je déclenche, oui ou non ?
Ce choix-là, aussi minuscule soit-il, remet quelque chose en place. Il réapprend à l’esprit à être sélectif, intentionnel, présent. À ne pas tout capturer par réflexe — mais à choisir ce qui mérite d’exister sur la pellicule.
C’est un geste conscient dans un monde qui ne l’est plus vraiment.

Le moment où quelque chose bascule
Il y a toujours un moment où quelque chose bascule. Un moment où la tête se tait enfin. Où les pensées cessent de courir dans tous les sens. Où je me sens simplement présent, sans attente, sans agitation. C’est souvent là que les images viennent — discrètes, presque timides. Comme si elles attendaient que je sois disponible.
Je reste longtemps. Je ne regarde pas l’heure. Je laisse la lumière changer, les ombres s’allonger, le vent tourner. La campagne a ce pouvoir étrange : elle remet les choses à leur place sans rien dire, sans rien faire.
Quand je reprends la route, je ne sais jamais si j’ai « réussi » quelque chose. Mais je sais que je reviens différent. Plus léger. Plus clair. Comme si la campagne avait absorbé une partie du bruit intérieur.
Et parfois, c’est tout ce dont on a besoin pour se retrouver.

Ce que l’argentique m’a appris sur le portrait
Les photos, je les verrai plus tard. Elles ne sont pas le but — elles sont la trace d’un moment où j’ai respiré un peu mieux.
Mais cette disposition-là — cette lenteur, cette présence, cette acceptation de l’imprévu — c’est exactement ce que j’apporte dans mon travail de portraitiste. Quand je photographie un artiste ou un créateur au Rolleiflex, je cherche le même basculement. Ce moment où la personne en face de moi cesse de « poser » et commence simplement à exister devant l’objectif.
L’argentique n’est pas un style. C’est une façon d’être là.
→ Portrait argentique noir et blanc — Photographe artiste Lille

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