
La photographie, c’était mieux avant
Il y a une période de ma vie de photographe dont je me souviens avec une netteté étrange.
Je sortais avec un appareil photo sans avoir de commande, sans brief, sans idée précise de ce que j’allais photographier. Je photographiais simplement parce que j’en avais envie. Je rentrais avec des images ratées, des images floues, des images que personne ne demanderait jamais. Et parfois, au milieu de tout cela, il y avait une photographie qui me surprenait.
Celle-là, je l’avais faite pour moi.
Elle n’avait aucune obligation d’exister. C’est peut-être pour cette raison qu’elle avait quelque chose de plus personnel.
Aujourd’hui, je me demande parfois si c’était vraiment mieux avant. Ou si j’avais simplement oublié ce que cette liberté représentait.

Avant la photographie professionnelle
Avant de me professionnaliser, je photographiais de manière assez naïve.
Je revendique ce mot. Naïf au sens premier : sans calcul, sans destination prévue pour l’image.
Je pouvais passer une journée à photographier dans la rue, essayer un nouvel appareil, une nouvelle pellicule, revenir avec presque rien. Il n’y avait pas de client à satisfaire, pas de sélection à justifier, pas de galerie à livrer.
Une photographie pouvait simplement être intéressante pour moi.
Elle n’avait pas besoin d’être utile.
Avec le temps, la photographie est devenue un métier. C’est évidemment une chance. Elle m’a permis de rencontrer des personnes, de travailler sur des projets très différents et de vivre de ce que j’aimais faire.
Mais devenir professionnel change nécessairement le rapport que l’on entretient avec ses images.
Une photographie doit désormais répondre à quelque chose.
Elle doit raconter, documenter, illustrer, correspondre à une demande. Elle doit parfois être sélectionnée rapidement, livrée, archivée, publiée.
Le regard reste le même, mais le contexte dans lequel il s’exerce n’est plus tout à fait le même.
Quand photographier devient un métier
Je ne crois pas que le problème soit le client.
Un client a naturellement des attentes. Il confie un projet à un photographe parce qu’il souhaite obtenir des images qui correspondent à ce projet.
C’est le cadre qui change.
Dans un reportage de mariage, par exemple, certaines photographies sont indispensables. Les proches, les moments importants, les groupes, les échanges, les détails que les mariés souhaitent conserver.
Je les photographie.
Mais au milieu de ces images attendues, il y a toujours celles que je préfère : une attitude, une lumière, une silhouette aperçue quelques secondes, un moment qui n’était écrit nulle part.
Ce sont souvent ces photographies-là qui me donnent le sentiment d’avoir vraiment photographié.
Elles ne viennent pas forcément d’une volonté de faire quelque chose d’original. Elles apparaissent simplement parce que je regarde encore.
C’est probablement cela que je ne veux pas perdre.

Retrouver une photographie sans destination
Pendant longtemps, j’ai photographié principalement parce qu’il fallait produire des images.
Aujourd’hui, j’ai de plus en plus besoin de photographier sans savoir immédiatement à quoi elles serviront.
C’est l’une des raisons pour lesquelles je reviens aussi fortement à l’argentique.
Pas parce que l’argentique serait intrinsèquement meilleur que le numérique.
Mais parce qu’il me redonne un cadre dans lequel je photographie différemment.
Douze vues dans un Rolleiflex.
Trente-six vues dans un 24×36.
Une pellicule choisie avant de partir.
Et surtout, pas de résultat immédiat.
Cela suffit parfois à modifier complètement ma manière de regarder.
Je réfléchis davantage avant de déclencher. Je marche davantage. J’attends. Je laisse une scène se construire devant moi.
Et lorsque je rentre, certaines photographies ne servent à rien au sens strict du terme.
Elles ne répondent à aucune commande.
Elles ne sont pas destinées à une publication.
Elles n’ont parfois même pas vocation à être montrées.
Mais elles peuvent quand même avoir leur importance.
Ce que le métier m’a appris malgré tout
Je ne voudrais pourtant pas idéaliser cette période d’avant.
La photographie professionnelle m’a énormément appris.
Elle m’a obligé à être attentif, à anticiper, à m’adapter rapidement, à comprendre une lumière en quelques secondes, à photographier des personnes que je ne connais pas et à prendre des décisions sans avoir le temps de les remettre au lendemain.
Elle m’a aussi appris quelque chose d’essentiel : photographier beaucoup ne suffit pas.
Avec les années, j’ai réalisé que l’expérience ne consiste pas seulement à accumuler des images.
Elle consiste à reconnaître progressivement ce que l’on cherche.
À savoir pourquoi une photographie fonctionne pour soi et pourquoi une autre, pourtant parfaitement exposée et correctement cadrée, ne provoque rien.
C’est probablement ce que toutes ces années de photographie m’ont réellement apporté.
Pas une méthode.
Pas une recette.
Un regard qui s’est construit lentement.
Une photographie qui n’a pas besoin de tout expliquer
Mes photographies n’ont pas nécessairement comme objectif de raconter une histoire complète. Elles peuvent simplement interpréter une lumière, une matière, une silhouette, une atmosphère.
C’est quelque chose qui était déjà présent dans ma manière de photographier avant que cela devienne un métier.
Je le retrouve aujourd’hui dans mes projets argentiques, dans mes photographies de rue, mais aussi dans les portraits que je réalise.
Lorsque je photographie un artiste, un artisan ou un créateur, mon but n’est pas seulement de produire une image « professionnelle ».
J’essaie de retrouver quelque chose de la personne, de son univers, de son activité, de sa manière d’être.
Une image peut avoir une fonction et conserver malgré tout une part de liberté.
C’est cet aspect de la photographie qui m’intéresse de plus en plus.

Alors, c’était vraiment mieux avant ?
Je ne crois pas.
Ce n’était pas mieux.
C’était différent.
Avant de devenir professionnel, je photographiais sans avoir besoin de justifier mes images. Aujourd’hui, j’ai appris à travailler dans un cadre, à répondre à une demande et à assumer les contraintes d’un métier.
Mais je ressens de plus en plus le besoin de préserver, au milieu de tout cela, cet espace où une photographie peut simplement exister.
Une photographie qui n’a pas de commande.
Pas de cahier des charges.
Pas de destination prévue.
Une photographie faite simplement parce qu’au moment où j’ai appuyé sur le déclencheur, quelque chose m’a donné envie de le faire.
C’est peut-être cela que je cherche à retrouver.
Pas le passé.
La liberté de photographier.

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