Quand l’envie de photographier ralentit
Une pellicule par mois.
C’est le constat que j’ai dû faire à l’automne dernier. À une époque, j’en exposais trois ou quatre sans vraiment y penser. Je sortais avec un appareil, je marchais, je cherchais une lumière, une scène, une silhouette. Les images n’étaient pas toujours bonnes, mais il y avait toujours quelque chose à regarder.
Et puis, progressivement, l’envie s’est mise à ralentir.
Ce n’est pas vraiment une panne brutale. Plutôt une forme d’inertie qui s’installe presque sans que l’on s’en rende compte. On photographie moins. On regarde moins. Et lorsque l’on regarde ses propres images, on trouve moins de raisons de déclencher à nouveau.
Pourtant, l’automne a toujours été une période que j’aime photographier. La lumière devient plus basse, les journées raccourcissent, les contrastes changent. Tout ce que j’aime dans le noir et blanc est là.
Mais cette fois, quelque chose ne fonctionnait plus.

Chercher des solutions au mauvais endroit
Face à ce ralentissement, j’ai essayé plusieurs choses.
J’ai ressorti le Rolleiflex pour photographier un spectacle de rue, en me disant que le format carré allait peut-être changer ma manière de regarder. J’ai tenté des photographies dans des conditions de lumière difficiles. J’ai poussé certaines pellicules plus loin que d’habitude.
Quelques expériences ont donné des images intéressantes. Beaucoup d’autres sont restées décevantes.
Avec le recul, je crois que je cherchais surtout une solution dans l’appareil, dans la pellicule ou dans une nouvelle manière de développer mes films.
Même la photographie numérique m’a semblé, pendant un moment, pouvoir résoudre le problème. Un appareil numérique permet de photographier sans compter, de multiplier les essais, de vérifier immédiatement ce que l’on vient de faire.
Mais ce n’était pas vraiment la question.
Changer d’outil ne pouvait pas, à lui seul, faire revenir l’envie.
Retrouver ce qui nourrit le regard
Ce que j’avais surtout oublié, c’est qu’une pratique photographique ne se nourrit pas uniquement de photographie.
Les images que nous faisons viennent aussi de celles que nous regardons.
Pendant cette période, je m’étais éloigné des livres de photographie. Je regardais moins les travaux des photographes que j’aime. Je prenais moins le temps de regarder un film, de parcourir une exposition ou simplement de rester devant une série d’images sans chercher immédiatement à produire quelque chose à mon tour.
Or c’est souvent là que les idées commencent.
Un livre de Koudelka, une photographie de Winogrand, une image de Moriyama peuvent parfois provoquer davantage l’envie de sortir avec un appareil que n’importe quelle recherche de nouveau matériel.
J’ai retrouvé cette sensation en revenant vers certains photographes qui m’accompagnent depuis longtemps, notamment Daido Moriyama. Son travail me rappelle régulièrement qu’une photographie n’a pas besoin d’être parfaite, explicative ou immédiatement séduisante pour avoir une présence.

Accepter les périodes creuses
Je crois aussi avoir compris quelque chose de plus simple.
Une période où l’on photographie moins n’est pas forcément un problème qu’il faut résoudre immédiatement.
Dans une pratique qui dure depuis des années, il y a forcément des moments d’élan et des moments de ralentissement. Des périodes où les images viennent facilement, et d’autres où l’on ne sait plus très bien pourquoi on devrait déclencher.
J’ai déjà connu ces passages.
Ils finissent par passer.
L’important est peut-être de ne pas confondre le manque d’images avec le manque d’envie. Parfois, on ne produit simplement plus de photographies parce que quelque chose est en train de changer dans notre manière de regarder.
Ne pas chercher à retrouver l’ancien rythme
Je ne suis finalement pas certain d’avoir besoin de retrouver les trois ou quatre pellicules par mois que je photographiais autrefois.
Ce chiffre n’a pas beaucoup d’importance.
Ce qui compte davantage, c’est de retrouver une raison de sortir avec un appareil.
Peut-être photographier moins, mais regarder davantage.
Marcher sans savoir exactement ce que je cherche. Reprendre un appareil que je connais bien. Essayer une pellicule que je n’ai pas utilisée depuis longtemps. Revenir sur un lieu déjà photographié. Ou simplement attendre qu’une image attire mon attention.
Je n’ai pas besoin de décider à l’avance ce que cette photographie devra être.
C’est peut-être justement cette liberté qui me manque parfois.

Une panne peut aussi être un passage
Aujourd’hui, je ne considère plus cette période comme une véritable panne.
Elle m’a obligé à regarder autrement ma pratique.
Pendant longtemps, j’ai cru qu’il fallait photographier pour progresser. Aujourd’hui, je pense que regarder, lire, marcher, réfléchir et même ne pas photographier font aussi partie du travail.
Les images reviendront.
Elles reviennent toujours, mais pas forcément sous la forme que l’on attendait.
Je ne sais pas encore exactement ce qui sortira de cette période. Peut-être une nouvelle série, peut-être simplement quelques images isolées. Peut-être quelque chose de très différent de ce que je faisais auparavant.
Pour l’instant, je préfère ne pas chercher à le décider.
Je vais simplement continuer à regarder.
Et lorsque l’envie reviendra vraiment, je prendrai une pellicule et je partirai.

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