
Dans les années 90, je faisais tout pour améliorer la qualité d’image de mes photographies. Je voulais coûte que coûte gommer les défauts inhérents à l’argentique. Il fallait atténuer la présence du grain, améliorer le contraste et la sensation de netteté. La chasse à l’imperfection n’est plus d’actualité depuis quelque temps. Si je souhaite une qualité d’image irréprochable, le numérique est là pour ça.

Cette nouvelle approche de la photographie me vient des photographes japonais Takuma Nakahira et Daido Moriyama. J’étais tombé sur la première édition du livre Rétrospective de Moriyama et c’était le choc, un choc visuel. J’avais été séduit par leur façon à tous les deux de briser toutes les règles établies. Cela m’a pris des années avant d’intégrer cette vision de la photographie. Je considère de moins en moins la photographie argentique comme un moyen de documenter le monde qui m’entoure. L’argentique est devenu au fil du temps un outil de création artistique.

Plus j’avance dans mes expérimentations, plus mes images argentiques se distinguent du numérique. Le grain et le flou sont de plus en plus présents. Les temps de développement ne sont plus respectés à la lettre. Une photographie argentique devrait ressembler à une image argentique avec tous ses défauts et ses qualités. Les images cleans et conventionnelles ne m’intéressent plus. Au contraire, j’embrasse les imperfections du film argentique et je l’assume.
Cette évolution a mis des années. Elle ne vient pas d’une décision — elle vient d’images vues au bon moment, de pellicules développées sans attente, de négatifs qui donnaient quelque chose d’inattendu. Moriyama et Nakahira ont nommé quelque chose que je cherchais sans le savoir.
Aujourd’hui cette vision traverse tout mon travail — les portraits d’artistes et de créateurs que je réalise au Rolleiflex, et les projets photographiques plus personnels que je développe en parallèle. Les deux viennent du même endroit.
→ Portraits argentiques noir et blanc → → Photographe artiste Lille →
À l’ère du numérique, chaque image peut être corrigée, lissée, optimisée. Le moindre défaut disparaît sous une avalanche de réglages automatiques, de filtres, de traitements. Mais en cherchant la perfection absolue, n’a-t-on pas perdu quelque chose d’essentiel ?
En argentique, chaque photo porte en elle une part d’incertitude : un grain plus marqué, une légère variation de lumière, une couleur inattendue. Ces « imperfections » ne sont pas des fautes ; elles sont le témoignage vivant d’un instant, de conditions réelles, du geste du photographe.
Avec un appareil rudimentaire, l’image n’est pas stérilisée par l’obsession technique. Elle conserve une matière, une respiration qui traduisent l’émotion du moment bien mieux qu’une image numérique ultra-nettoyée.
Photographier en argentique, c’est accepter que l’imperfection soit porteuse de vérité, et que cette vérité touche souvent plus profondément que la froide exactitude d’une photo « parfaite ».
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