Une pellicule par mois

Vue d'un arc monumental en pierre avec une sculpture au sommet, encadré par des bâtiments en briques et une ambiance sombre.

La spirale de l’inertie créative

Ma pratique photographique traverse actuellement une période de stagnation qui m’inquiète profondément. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : à peine une pellicule exposée par mois, là où j’en remplissais habituellement trois ou quatre sans même y penser. Cette saison a toujours été mon moment de grâce, celui où la lumière rasante de l’automne et l’atmosphère particulière des journées qui raccourcissent nourrissaient naturellement mon regard. Pourtant, cette année, l’étincelle refuse de prendre.

Ce ralentissement déclenche un cercle vicieux insidieux que tout photographe redoute. Quand les images se raréfient, l’inspiration elle-même se dilue, comme si elle avait besoin d’un flux constant pour se maintenir vivante. La motivation s’effrite progressivement : moins je photographie, moins mes images me satisfont. Cette médiocrité ressentie – qu’elle soit réelle ou simplement perçue – génère à son tour une cascade d’émotions négatives. La frustration s’installe d’abord, suivie d’une colère sourde contre moi-même, puis d’une forme de découragement qui paralyse toute velléité créative.

J’ai pourtant compris une vérité fondamentale à travers mes années de pratique : la qualité du travail photographique entretient une relation directe avec la régularité de l’exercice. Notre cerveau fonctionne comme un muscle visuel qui se renforce par l’entraînement constant. Plus nous sollicitons notre œil, plus nous affûtons notre capacité à percevoir les compositions potentielles, à anticiper la lumière, à saisir l’instant décisif. Chaque sortie avec l’appareil en bandoulière tisse des connexions neuronales, construit une bibliothèque mentale de références, aiguise notre intuition photographique.

La conclusion s’impose avec évidence : l’arrêt est l’ennemi. La production intensive n’est pas une option mais une nécessité vitale pour maintenir le feu créatif allumé. Il faut s’immerger totalement dans la démarche, engager pleinement son esprit dans l’acte photographique, transformer la pratique en un rituel quotidien plutôt qu’en une activité sporadique. C’est dans cette continuité, dans cette présence constante à l’image, que réside le secret d’un travail photographique authentique et abouti.

Une photographie en noir et blanc d'un bâtiment moderne avec des fenêtres en verre surélevées, situé au-dessus d'une structure en brique. Un cycliste passe en flou sur une rue presque déserte.

Les fausses pistes et l’oubli des sources

Face à cette panne créative, j’ai multiplié les tentatives pour relancer la machine. J’ai sorti le Rolleiflex pour capturer un spectacle de rue, espérant que le format carré et la visée par le dessus changeraient ma perception. J’ai expérimenté des portraits dans le noir absolu, poussant la pellicule dans ses retranchements techniques, juste pour voir ce qui émergerait de cette contrainte extrême. Autant d’essais, autant de déceptions au moment du développement. Les négatifs ne mentent jamais : l’image qui sort du bain révélateur reflète impitoyablement l’état d’esprit qui l’a produite.

La tentation du numérique s’est même imposée comme une solution de facilité. J’ai failli craquer pour un Fuji X-T30, me persuadant qu’il serait absurde de gaspiller du film précieux à tester des idées incertaines. Ces boîtiers ont la réputation de produire des monochromes tout à fait honorables, et j’avais été véritablement bluffé par des photographies de concert réalisées avec un X-T3 – cette capacité à gérer les hautes sensibilités et les contrastes extrêmes de la scène semblait prometteuse. Pourquoi pas, après tout ? Mais au fond de moi, je savais que ce n’était qu’une stratégie d’évitement, une façon de contourner le vrai problème plutôt que de l’affronter.

Car j’ai négligé l’essentiel, oublié le terreau même d’où naît l’inspiration. Les idées photographiques ne surgissent pas du néant : elles germent en regardant des films, en tournant lentement les pages d’un livre de Koudelka ou de Winogrand, en s’imprégnant du travail des maîtres. Cette nourriture visuelle est aussi vitale que la pratique elle-même. Or, ces derniers temps, je me suis retrouvé enseveli sous les commandes alimentaires – ces prestations photographiques qui payent les factures mais vident l’esprit – et surtout englouti dans l’editing interminable de milliers de fichiers numériques. Cette tâche mécanique et chronophage dévore le temps que je devrais consacrer à me ressourcer, à alimenter mon imaginaire.

Je me raisonne pourtant : cette période sombre n’est probablement que transitoire. Mon parcours photographique a déjà connu de tels creux, ces moments où l’œil se fatigue et où la vision s’obscurcit temporairement. Lutter contre ce vide serait contre-productif, comme vouloir forcer une plante à fleurir hors saison. La patience s’impose, même si elle me pèse. L’approche des fêtes de fin d’année apportera peut-être ce dont j’ai besoin : du temps libéré, une rupture dans le rythme frénétique, l’occasion de renouer avec ce qui m’a fait aimer la photographie. Je l’espère, du moins. Un nouveau souffle viendra, il vient toujours.

Groupe de personnes déguisées avec des masques et des vêtements traditionnels, se déplaçant sur une plateforme en bois à l'extérieur d'un bâtiment en briques.

Vers une rupture salvatrice ?

Et si ce creux créatif n’était pas une fin mais un signal ? Le signe qu’il est temps de rompre radicalement avec mes habitudes, de basculer vers quelque chose de plus viscéral, de moins contrôlé. Je repense souvent au travail de Daido Moriyama – ces images granuleuses, floues, violemment contrastées qui capturent l’essence brute de Tokyo la nuit. Ou à l’université obsessionnelle de Masahisa Fukase avec ses corbeaux, cette descente vertigineuse dans l’introspection et le chaos personnel transformée en œuvre hypnotique. Ces photographes japonais n’ont jamais cherché la perfection technique. Ils ont choisi l’urgence, l’instinct, la transgression des règles académiques.

Pourquoi continuerais-je à m’enfermer dans des prestations photo conventionnelles, ces commandes formatées qui étouffent progressivement ma vision personnelle ? Le moment est peut-être venu d’ouvrir une brèche dans ma pratique argentique, d’explorer des territoires plus sombres, plus ambigus. Shooter au grand-angle en pleine rue sans viser, accepter le flou et le grain comme des éléments expressifs plutôt que comme des défauts, pousser les films jusqu’à la destruction partielle de l’image. Travailler en série obsessionnelle sur un motif unique pendant des mois, quitte à paraître fou.

Je pourrais m’autoriser la photographie de nuit avec des temps de pose improbables, capturer le mouvement urbain jusqu’à l’abstraction, ou encore développer mes films dans des chimies expérimentales pour obtenir ces noirs d’encre caractéristiques du style japonais. Abandonner la quête de l’image parfaitement exposée et composée pour privilégier l’émotion brute, le témoignage viscéral de ce qui me traverse vraiment en ce moment – y compris cette frustration, cette colère.

Cette voie alternative ne serait pas une fuite mais une libération. Non pas un rejet de la technique acquise, mais son dépassement au service d’une expression plus radicale et authentique. Les photographes que j’admire n’ont jamais attendu d’être inspirés : ils ont créé leurs propres obsessions, construit leurs mythologies personnelles à coups de pellicules dévorées. Peut-être est-ce cela qui manque à ma pratique actuelle – non pas plus de discipline, mais plus de folie assumée.

Photographe professionnel spécialiste du noir et blanc argentique

PARIS – LILLE – AMIENS


Studio Argentique

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Commentaires

2 réponses à « Une pellicule par mois »

  1. Great article, and lovely images. I’m lacking motivation at the moment for different reasons, but I can feel a glimmer of inspiration bubbling under the surface.

    1. Thank you so much! Motivation can be a bit like film rolls—sometimes you think you’re out, but then you find one hiding at the bottom of the bag. Glad to hear that spark is bubbling up, may it develop into something beautiful soon!