L’accident qui a tout changé — une pellicule périmée et l’envie de tirer

Effet pictorialiste photo argentique noir et blanc. Film périmé et grain prononcé par un développement chimique poussé. Traitement du film recette du pictorialisme.

L’accident qui a tout changé — une pellicule périmée et l’envie de tirer

Je n’attendais rien de cette pellicule.

C’était un film noir et blanc périmé, retrouvé au fond d’un tiroir. Je ne sais plus depuis combien de temps il était là. Je l’ai développé sans conviction particulière — pour ne pas le jeter, simplement pour voir.

Le développement lui-même n’avait rien de très précis. Révélateur doux, agitation minimale, temps prolongé. Pas vraiment une méthode. Plutôt l’envie de savoir ce que ce vieux film pouvait encore donner.

Quand j’ai numérisé les négatifs, j’ai failli passer à côté.

Puis j’ai vu cette image.

Une image que je n’avais pas prévue

Je ne saurais pas dire exactement ce qui m’a arrêté.

Le rendu d’abord. Un grain épais, une matière presque charbonneuse, des contrastes doux et des détails qui semblaient se perdre dans l’émulsion. Quelque chose entre l’esquisse et l’empreinte.

Ce n’était pas une image parfaitement maîtrisée. Elle avait même quelque chose d’un peu incertain.

Et pourtant, elle me plaisait.

Surtout, elle ressemblait davantage à ce que je cherche aujourd’hui dans une photographie qu’à beaucoup d’images que j’aurais pu construire volontairement.

C’est peut-être cela qui m’a surpris.

Le hasard peut parfois montrer une direction

Je me suis alors intéressé à ce que cette image avait produit presque malgré moi.

Les photographes pictorialistes avaient déjà, bien avant l’arrivée du numérique, cherché à s’éloigner de la photographie strictement descriptive. Le flou, les matières, les procédés de tirage et les accidents pouvaient participer à l’image au lieu d’être considérés comme des défauts.

Je ne prétends évidemment pas faire du pictorialisme.

Mais cette photographie m’a rappelé quelque chose d’important : une image n’a pas besoin de tout montrer pour fonctionner.

Parfois, ce qui disparaît est aussi important que ce qui reste.

Cette pellicule périmée avait produit une matière que je n’aurais probablement pas cherchée de cette manière. La dégradation du film, le développement approximatif, les petits écarts de traitement avaient créé quelque chose d’inattendu.

Le hasard avait pris une place dans la photographie.

Et cette place me plaisait.

Ce que j’ai reconnu dans cette image

Ce qui m’a surtout marqué, ce n’est pas l’aspect spectaculaire de l’expérience.

C’est que je me suis reconnu dans cette photographie.

Depuis quelque temps, je m’intéresse de plus en plus à ce qui reste lorsque l’on retire de l’image tout ce qui cherche à la rendre parfaite : la netteté absolue, le détail partout, la maîtrise de chaque paramètre.

J’aime davantage aujourd’hui les images qui gardent une part d’incertitude.

Une photographie peut être légèrement floue, imparfaite, trop dense ou trop vide. Elle peut avoir du grain, des noirs qui se ferment, des zones qui disparaissent. Ces choses ne sont pas nécessairement des erreurs à corriger.

Elles peuvent devenir une partie de l’image.

C’est aussi ce que j’explorais déjà dans ma réflexion sur l’imperfection de la photographie argentique.

Laisser une place à ce que l’on ne contrôle pas

Depuis cette expérience, je continue à laisser davantage de place au hasard.

Pas à le provoquer systématiquement. Encore moins à chercher l’accident pour l’accident.

Simplement à accepter qu’il puisse entrer dans le processus.

Une pellicule développée un peu différemment. Une exposition imparfaite. Une lumière qui ne correspond pas exactement à ce que j’avais imaginé. Un négatif qui révèle quelque chose que je n’avais pas vu au moment de déclencher.

Tout cela fait partie de l’argentique.

Et parfois, l’écart entre ce que l’on voulait obtenir et ce que la pellicule nous donne est précisément l’endroit où commence quelque chose d’intéressant.

L’envie de tirer

Il y a une autre chose que cette image a déclenchée chez moi.

L’envie de la tirer sur papier.

Sur un écran, le grain et la matière sont visibles, mais ils restent malgré tout prisonniers d’une image numérique. Sur un tirage, ils deviennent physiques. Le papier, les noirs, la texture et la présence de l’image changent la manière dont on la regarde.

C’est à ce moment-là que l’idée de faire davantage de tirages argentiques a commencé à prendre forme.

Pas comme une décision commerciale.

Plutôt comme la suite logique d’une photographie qui demandait à exister autrement que sur un écran.

Cette vieille pellicule, que j’avais presque oubliée dans un tiroir, m’a finalement conduit jusque-là.

Je ne cherche plus à tout contrôler

Avec le recul, ce qui m’intéresse dans cette histoire n’est donc pas vraiment la pellicule périmée.

C’est ce qu’elle m’a permis de comprendre.

Je peux préparer une prise de vue, choisir mon appareil, mon film, ma lumière et mes réglages. Mais une fois le déclencheur pressé, il reste toujours une part qui m’échappe.

Pendant longtemps, j’ai cherché à réduire cette part.

Aujourd’hui, je préfère lui laisser une place.

Parce qu’une photographie ne devient pas forcément plus intéressante à mesure qu’elle est plus maîtrisée.

Parfois, il suffit d’un accident pour découvrir ce que l’on cherchait sans encore le savoir.

Photographe argentique au Rolleiflex — Portraits sur pellicule. Lille, Paris, Belgique.


Studio Argentique

Abonnez-vous pour recevoir les derniers articles par e-mail.


Studio Argentique défend une approche contemporaine de la photographie argentique noir & blanc, fondée sur la pratique, l’esthétique et la transmission.