
Il y a quelque chose d’assez paradoxal à utiliser un appareil photo des années 1950 ou 1960 pour photographier une ville qui, elle, ne cesse de changer.
C’est pourtant ce que j’aime faire avec mon Zeiss Ikon Nettar, un vieux 6×6 à soufflet qui m’accompagne régulièrement lors de mes promenades photographiques.
À première vue, l’appareil paraît rudimentaire. Il est compact, léger, tient facilement dans un sac et ne possède évidemment rien de ce que nous considérons aujourd’hui comme indispensable sur un appareil photo.
Mais c’est justement ce qui m’intéresse.
Photographier avec douze vues
Avec un 6×6 argentique, on ne photographie pas la ville de la même manière qu’avec un appareil numérique.
Une pellicule 120 ne donne que douze images en format carré. Douze déclenchements, pas davantage.
Cela suffit largement pour une promenade, mais cela oblige à regarder autrement.
Je ne déclenche pas à chaque fois que quelque chose attire mon attention. Je regarde, je m’arrête, j’attends parfois quelques secondes et j’essaie de savoir si l’image mérite vraiment d’être photographiée.
Ce n’est pas forcément une contrainte.
Au contraire, cette limitation me convient assez bien.
Elle m’oblige à ralentir alors que la ville, elle, pousse généralement à faire exactement l’inverse.
Le format carré change le regard
Le 6×6 possède également une autre particularité : son cadre carré.
Je photographie habituellement en 24×36 et j’ai longtemps eu l’habitude de composer mes images dans un cadre horizontal ou vertical. Avec le carré, certains réflexes disparaissent.
Il faut construire autrement l’image.
Les façades, les fenêtres, les lignes d’architecture, les silhouettes ou les jeux d’ombre prennent une autre place dans le cadre. Le regard se concentre davantage sur les relations entre les éléments que sur la direction donnée par un rectangle.
Mais je ne cherche pas systématiquement une composition parfaitement géométrique.
Ce qui m’intéresse davantage, c’est justement ce qui se passe lorsque cette géométrie rencontre quelque chose d’imprévu : une personne qui traverse le cadre, une lumière qui change, un reflet, un détail que je n’avais pas remarqué quelques secondes auparavant.
Le carré crée un cadre différent. À moi ensuite de voir ce que la ville va venir y déposer.
Regarder avant de déclencher
Le Nettar est également très différent d’un appareil moderne dans sa manière de cadrer.
Je photographie avec un viseur qui demande davantage de temps. Je ne peux pas simplement porter l’appareil à l’œil et déclencher immédiatement comme je pourrais le faire avec mon appareil numérique.
Cette petite différence change beaucoup de choses.
Je regarde davantage autour de moi.
Je fais attention aux distances, à la lumière, aux personnes qui entrent dans mon champ. Je peux parfois attendre qu’un passant arrive à l’endroit exact où je l’imagine, mais il arrive aussi que tout se passe autrement.
Et c’est très bien ainsi.
Une photographie de rue n’a pas toujours besoin d’être parfaitement maîtrisée pour être intéressante.
Un appareil qui attire la curiosité
Il y a aussi quelque chose de particulier dans la relation avec les personnes photographiées.
Un vieux 6×6 à soufflet ne ressemble pas à un appareil photo contemporain. Il attire parfois les regards, provoque une question ou simplement un sourire.
Cela peut créer une relation différente.
L’appareil paraît moins agressif qu’un gros boîtier moderne équipé d’un long objectif. Je peux prendre le temps de regarder avant de photographier, et les personnes que je rencontre comprennent parfois davantage ce que je suis en train de faire.
Le fait de photographier avec un objet ancien devient alors presque une partie de l’expérience.
Je ne cherche pas à me cacher.
Je marche, je regarde, je photographie.
La lenteur comme manière de photographier
C’est probablement ce que j’aime le plus avec ce 6×6.
Il ne m’aide pas à photographier plus vite. Il fait exactement l’inverse.
Il m’oblige à ralentir.
Et cette lenteur change progressivement ma manière de regarder la ville.
Je remarque davantage les petites choses : une lumière sur un mur, une silhouette isolée, une ombre qui traverse une façade, un reflet dans une vitrine ou simplement une scène ordinaire qui, pendant quelques secondes, possède quelque chose de particulier.
Je ne sais pas toujours ce que je cherche avant de partir.
Je sais seulement que je vais marcher.
Le reste vient en chemin.
Le choix du film
Le Nettar est limité au 1/200 s, ce qui demande également de choisir son film en fonction de la lumière.
En pleine journée, notamment en été, cela peut devenir une vraie contrainte avec un film comme l’Ilford HP5.
D’autres appareils anciens en 6×6 offrent davantage de possibilités. Mon Franka Solida, par exemple, monte au 1/500 s et me permet d’utiliser plus facilement de la HP5 lorsque la lumière est importante.
Mais là encore, ces limites font partie du jeu.
Elles m’obligent à réfléchir à la lumière avant de partir, à choisir mon film et parfois à accepter qu’une situation ne soit simplement pas adaptée à l’appareil que j’ai entre les mains.
Ce n’est pas très grave.
Il y aura d’autres images.

Photographier la ville autrement
Je pourrais évidemment photographier les mêmes rues avec un appareil numérique beaucoup plus rapide et beaucoup plus précis.
Je pourrais multiplier les images, vérifier immédiatement mes cadrages et recommencer autant de fois que nécessaire.
Mais ce n’est pas ce que je recherche lorsque je prends mon vieux 6×6.
Le plaisir est ailleurs.
Dans la marche.
Dans l’attente.
Dans les douze vues disponibles.
Dans ce cadre carré qui m’oblige à regarder différemment.
Et surtout dans cette part d’incertitude qui reste présente jusqu’au développement de la pellicule.
Je ne sais jamais exactement ce que je vais retrouver.
Parfois l’image correspond à ce que j’avais imaginé. Parfois non. Et il arrive qu’une photographie que je pensais insignifiante devienne finalement l’une de celles que je préfère.
C’est peut-être cela que j’aime le plus dans la photographie argentique : elle laisse encore une place à la surprise.
Et avec un vieux 6×6, cette surprise commence bien avant le déclenchement.
Elle commence au moment où l’on décide simplement de partir marcher.
[Ici, conserver les photographies actuelles du Nettar et de la série urbaine, en privilégiant les images qui montrent réellement cette lenteur, ces cadrages carrés et les rencontres avec la ville.]

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