
Il y a des projets qui commencent avant qu’on sache qu’ils ont commencé.
Celui-là a émergé lentement — nourri par des années de lectures de romans d’anticipation et par la découverte de la photographie japonaise d’après-guerre. Daido Moriyama d’abord — ce grain brutal, ces rues de nuit qui semblent appartenir à un monde parallèle, cette façon de traiter le réel comme s’il était déjà en train de se défaire. Eikoh Hosoe ensuite — la tension entre les corps et l’espace, les ombres qui avalent les formes, une étrangeté qui n’est jamais gratuite.
Ces deux univers n’ont pas grand chose en commun techniquement. Mais ils partagent quelque chose d’essentiel — une image qui inquiète. Pas qui choque. Qui inquiète. Qui installe un malaise doux, une sensation que quelque chose dans le cadre ne va pas tout à fait, sans qu’on puisse nommer quoi.
C’est ça que je voulais explorer.

Un monde qui n’existe pas encore — ou qui existe déjà
Le mot dystopie est apparu naturellement pour nommer ce projet. Pas au sens science-fiction du terme — pas de décors futuristes, pas d’effets spéciaux. Plutôt la dystopie telle qu’elle existe déjà dans le présent, dans certaines lumières, dans certains angles, dans certains moments où le réel ordinaire bascule légèrement vers quelque chose d’autre.
L’argentique est le médium évident pour ça. Le grain épais absorbe les détails rassurants. Les noirs profonds mangent les repères. Une rue banale photographiée au Tri-X poussé à 1600 ISO, en sous-exposition légère, avec un développement prolongé — elle n’est plus la même rue. Elle appartient à un autre monde, qui ressemble au nôtre mais n’en est pas tout à fait.
C’est ce glissement qui m’intéresse.
Un chantier ouvert
Ces images sont une ébauche — et j’assume ce mot.
Je n’ai pas encore la série que j’entrevois. Quelques images qui pointent vers quelque chose, qui montrent une direction sans l’épuiser. C’est souvent comme ça que les projets les plus intéressants commencent — par des tentatives imparfaites qui dessinent un territoire qu’on n’a pas encore exploré.
Je veux aller plus loin sur ce thème. Trouver les lieux qui portent cette atmosphère — les friches, les bords de route, les espaces intermédiaires où la ville n’est plus vraiment la ville. Pousser le traitement des films encore plus loin. Travailler la double exposition comme outil de déstabilisation du réel plutôt que comme effet décoratif.
Moriyama disait qu’il photographiait comme un chien errant — sans destination, en suivant ce qui attire l’œil. C’est l’état dans lequel je veux aborder ce projet.
Ce que ces images ne sont pas
Elles ne sont pas documentaires. Elles ne cherchent pas à montrer quelque chose qui existe — elles cherchent à produire une sensation.
Elles ne sont pas non plus décoratives. L’inquiétude qu’elles installent n’est pas faite pour être apaisante. Si elles mettent mal à l’aise, c’est qu’elles fonctionnent.
C’est un type d’image rare dans la photographie argentique contemporaine française — coincée entre le reportage humaniste hérité des années 50 et la photo de rue esthétisante. Ce projet cherche autre chose. Quelque chose de plus sombre, de plus tendu, de moins confortable.
Ce projet est en cours. Les premières images sont là — d’autres suivront. Si cet univers vous parle, les tirages de cette série feront partie de mes œuvres originales sur papier baryté en édition limitée.

Aujourd’hui, je vous recommande Christopher Thomas.
Arts visuels – créations en noir et blanc – Support argentique

Vous devez être connecté pour poster un commentaire.